
La maison abandonnée n’est parfois qu’un legs fait par notre voisin décédé à une association, mais laissée à l’abandon. La maison abandonnée peut aussi être une maison assassinée, comme dans le cas du roman de Pierre Magnan, où Séraphin Monge, incarné sur grand écran par Patrick Bruel, entreprend la démolition de fond en comble de la maison maudite qui n’a vue qu’un seul rescapé, lui, et où cinq personnes - sa mère, son père, son grand-père et ses deux frères – ont été massacrées à coups de couteau.
Abritant les tragédies les plus diverses, la maison abandonnée se confond souvent avec la maison hantée car la maison abandonnée continue parfois à tuer après la mort de tous ses occupants. Mais l’assassin dans les murs n’est pas à chaque fois une âme de « The Crow », poursuivant sa vengeance sans trouver le repos.
Charles, fils de François Ier, a vu un autre visage : celui de la maladie contagieuse et du défi. La maison dans laquelle le duc d’Orléans fait son entrée est une maison abandonnée suite à la mort de ses habitants victimes de la peste. Bravant le danger avec une assurance royale et une inconscience d’arrogant, il ne passe pas seulement le seuil, mais agite le deuil en se lançant dans une bataille de polochons avec ses amis au cri de « Jamais fils de France n’étoit mort de la peste ! » Les matelas de lits mortuaires sont retournés, les plumes volent, et le fils du roi de France est finalement emporté.
La maison abandonnée n'est pas seulement un danger pour les ducs d'Orléans. Les maisons abandonnées par leurs propriétaires sont dangereuses à plus d'un titre. Souvent maison délabrée, la maison abandonnée peut être un danger public : la chute de matériaux de construction sur la tête des passants. Inoccupée par celui qui détient le titre de propriété, elle se transforme dans le meilleur des cas en toilettes publiques ou en dépotoir.
Devenant la convoitise de ceux qui cherchent une planque, la maison abandonnée peut être condamnée à la démolition par les maires pour lui éviter de devenir le témoin d'atrocités ou le lieu de vie des malfrats. Après une enquête pour identifier le propriétaire, celui-ci peut donc être sommé de démolir le bâtiment abandonné.
Un dimanche de printemps de fin d'avril, en Ukraine, à l'heure où les feuilles ne reviennent qu'à peine aux arbres en cette saison de sève et de chlorophylle, la ville de Pripyat, la ville des ouvriers de Tchernobyl et de leurs familles, s'apprête à devenir une ville fantôme, une ville abandonnée. 26 avril 1986, l'explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl oblige les habitants à abandonner leurs logements et leurs maisons, à partir en car parce qu'il faut tout abandonner, même sa voiture, ne rien emporter sinon quelques vêtements et ses papiers d’identité.
Ce jour de printemps est un jour de chaos : à quelques kilomètres, de l'autre côté d'une forêt de pins - qu'il a fallu raser puis enterrer -, l'épaisse dalle de béton du réacteur numéro 4 de la centrale explose, crachant à l'air libre et pendant des heures une fumée de particules radioactives se transformant en un nuage qui, porté par les vents, ne s'arrête pas à la frontière française, mais fait le tour du monde.
Tchernobyl est la plus vaste évacuation de population civile. Dans la zone maudite des 30 km, la contamination interdissant une vie normale et faisant craindre les leucémies, les tumeurs malignes comme les goitres, plusieurs villages ont dû être abandonnés. À Pripyat, le visage du chaos et du monde qui bascule est celui d'une fête foraine figée et de rues désertes et angoissantes.
La Seconde Guerre mondiale, flot de tragédies et de morts, charrie même les maisons abandonnées par les soldats et ravagées par le feu. À Oradour-sur-Glane, les maisons abandonnées se succèdent, faisant du bourg limousin un village abandonné.
Mais Oradour-sur-Glane n’est pas n’importe quelle ville fantôme. Le 10 juin 1944, la troupe Waffen SS qui arrive devant le bourg qu’elle encercle se prépare à en faire une cité martyr. Pour écraser les forces de la Résistance qui se trouveraient dans le bourg, le rassemblement de la population sur la place centrale est ordonné. Les hommes et les femmes sont séparés, mais le massacre d’Oradour-sur-Glane ne va épargner personne, même pas les enfants enfermés avec les mères dans l’église que les Allemands nazis tentent de détruire avec des explosifs. Le feu, encore et toujours, l’allumage des incendies maison par maison, mais aussi l’élimination des cadavres par les flammes et la fosse commune empêchant toute identification.
Le symbole de la barbarie dans la mémoire collective a été classé : les ruines conservées jusqu’aux voitures calcinées sont un lieu de deuil infini, mais Oradour-sur-Glane a réussi à renaître de ses cendres pour être un lieu témoignant de la folie de l'Homme, mais aussi un lieu de séjour touristique.
Comme la France, la Namibie a sa ville fantôme, Kolmanskop, mais les raisons de l’abandon sont économiques. L’ancienne colonie allemande fait désormais partie de ces « ghost town » ressemblant à un décor de Sergio Leone déserté par les cowboys et habité par les hyènes, les oiseaux et le sable. Abandonnée après l’épuisement du filon de diamants, les dunes ont enfoncé les portes des constructions.
Avant de devenir une ville fantôme et un parc de l’État de Californie, Bodie était une ville de chercheurs d’or et de 10 000 habitants. Puis l'or des mines s'est épuisé et les rues ont été désertées en même temps que les maisons. Aujourd’hui, les touristes et les consignes "détecteurs de métaux interdits" ont remplacé les chercheurs d’or mais la ville à l'atmosphère de temps suspendu conserve l'authenticité du rêve américain de la ruée vers l'or.
« Deception Island » est un nom convenant parfaitement à un jeu vidéo, mais il convient aussi parfaitement à l’île de la Déception au panorama pourtant aussi réjouissant que son accès par la faille du volcan effondré, baptisée Soufflet de Neptune, où les bateaux se faufilent. L’île en forme d’anneau étroit de la péninsule Antarctique abritait la baie des Baleiniers où les cétacés se retrouvaient en huile pour éclairages. En 1931, les activités juteuses sur le dos des baleines prennent fin. Sur cette île volcanique de feu et de glace, de mer gelée et de bassin thermal délicieusement chaud, de cendre noire et de pierre ponce, les seuls vestiges de cette époque sont des cabanes, des baleinières et d’énormes réservoirs cylindriques rouillés.
L’île de la Déception, habitée par l’activité volcanique et les bases scientifiques, est une île de la tentation pour les amoureux des manchots puisque l’île finalement hospitalière accueille aussi une colonie en constant va-et-vient entre la mer et les lieux de nidification.
Qu'y a-t-il dans la Pampa désertique et reculée ? Il y avait une cité minière et des ouvriers chiliens, péruviens et boliviens travaillant, dans un environnement hostile et dans le plus grand gisement de salpêtre du monde, à la production du nitrate de soude comme engrais. Et puis en 1959, l’usine de Humberstone a fermé, laissant place à un vestige industriel centenaire, rongé par la rouille. Désertique, sans aucune trace de vie, juste habité par les charpentes de bois et les tôles ondulées, le site classé par l’Unesco au patrimoine mondial en péril a littéralement renoué avec la Pampa, l’un des déserts les plus arides du monde.